NokiMo
Piero San Giorgio
Piero San Giorgio

patreon


Pourquoi les japonais n'ont plus de désir?

Un extrait d'un de mes prochains livres, brut de décoffrage. vous saisirez immédiatement le contexte et le lien avec la survie je pense.

Pourquoi les japonais ne veulent plus rien ?

Depuis plusieurs décennies, quelque chose d'étrange se passe au Japon.
Les Japonais, en particulier les jeunes, ne semblent plus rien vouloir : ils ne cherchent plus à obtenir de promotion au travail, préférant simplement faire acte de présence au bureau ; ils ont cessé de s'adonner à leurs loisirs, préférant des routines simples ou des divertissements passifs ; ils préfèrent louer plutôt qu'acheter un domicile ; utiliser les transports en commun plutôt qu'acheter une voiture ; et ils préfèrent garder l'argent qu'ils ont économisé en espèces plutôt que de l'investir dans des actifs. La moitié des mariages sont sans relations sexuelles ou presque. Et le taux de fécondité est à son plus bas niveau historique. En fait, de nombreux jeunes adultes ont complètement cessé de chercher l'amour. Environ 45 % d'entre eux n'ont pas eu de relations sexuelles depuis au moins 12 mois. Et parmi ceux qui ne se sont jamais mariés, environ la moitié sont vierges. C'est comme si les Japonais avaient renoncé à toute ambition et sont devenus réfractaires au risque.
Pour expliquer comment le Japon en est arrivé là, il faut revenir à la fin de la Seconde Guerre mondiale, où l’Empire du Soleil Levant, s’était retrouvé impitoyablement écrasé sous les bombes, ses villes en ruine, son industrie dévastés, sa flotte militaire et commerciale au fond de l’Océan et, ayant perdu ses colonies de Formose, de Mandchourie, de Corée et les territoires chinois, sans ressources naturelles. La population japonaise était parmi les plus pauvres du monde. Rares étaient ceux qui s'attendaient à ce que le Japon accomplisse un miracle économique sans précédent dans l'histoire mondiale. Au cours des décennies qui suivirent 1945, le pays allait connaître une période remarquable de croissance économique, avec un taux moyen de croissance annuelle d'environ 10%. Au milieu des années 1980, le Japon s’était hissé au deuxième rang des puissances économiques, juste derrière les États- Unis, et beaucoup s'attendaient à ce qu'il les dépasse.
À cette époque, le Japon était ambitieux. Il prenait une revanche économique sur sa cuisante défaite de la Guerre du Pacifique. L’économie était dynamique et la population, elle aussi, était ambitieuse et travaillait dur. Les rues étaient remplies de voitures neuves, les magasins étaient toujours bondés, l'appétit consumériste semblait insatiable. Les japonais étaient confiants dans l’avenir, ils s’achetaient une maison ou un grand appartement, se mariaient et fondaient des familles, prenaient des vacances pour visiter le monde et tout photographier. Tout cela était financé par de bons salaires, par des valeurs boursières qui atteignaient des nouveaux sommets et par la valeur de l’immobilier qui continuait à s’envoler.
Mais ces décennies de croissance rapide avaient créé une bulle spéculative. Par exemple, bien que 25 fois plus petit que les États-Unis en termes de superficie, le Japon avait une valeur foncière totale quatre fois supérieure. Les entreprises japonaises gageaient la valeur de leurs immeubles et de leurs terrains pour s’endetter et acheter tout ce qui pouvait s’acheter : le Rockefeller Center à New York pour 1,4 milliard de dollars, Columbia Pictures pour 3,4 milliards et Universal Pictures pour 6,6 milliards, par exemple. À l'époque, certains s'inquiétaient du fait que le Japon achetait trop d'actifs étrangers. Certains craignaient que Japan Inc. n'achète un jour l'ensemble des États-Unis ou le monde entier ! D’autres avertissaient que, tout comme les arbres ne peuvent croître jusqu’au ciel, cette euphorie allait atteindre sa limite. « Cause toujours », pensaient les financiers, « en attendant, tout monte, alors continuons à investir ! »
En 1989, constatant une forte inflation, craignant une surchauffe de l’économie et une spéculation effrénée, la Banque du Japon décida de relever fortement ses taux d'intérêt. Cela fonctionna, et même trop bien! La bulle spéculative éclata, provoquant une spirale

économique descendante. Le krach a commencé avec le marché boursier en 1990 qui avait perdu la moitié de sa valeur, suivi rapidement par le marché immobilier en 1991, qui perdit 70% de sa valeur. En 1992, les valeurs japonaises étaient revenues au niveau de 1980. Les entreprises et les banques qui s'étaient endettées pour acquérir ces actifs se sont retrouvées avec rien d'autre que des dettes colossales, disproportionnées par rapport à leurs profits. Les faillites et les licenciements ont explosé. Les personnes qui étaient riches sur le papier ont vu leur fortune partir en fumée sous leurs yeux.

Ce qui a suivi n'était pas seulement une récession rapide, mais une longue période de stagnation économique qui allait être connue sous le nom de « décennies perdues ». Le PIB a pratiquement cessé de croître et les salaires ont stagné. Les effets de cette crise économique se font encore sentir aujourd'hui. Le marché immobilier de Tokyo n'a jamais retrouvé sa valeur de 1989 et le marché boursier japonais n'a retrouvé son maximum qu'en 2024.

Dire que les japonais ont tiré les leçons de cette expérience serait un euphémisme. Peut-être l'ont-ils trop bien fait. Ils ne sont pas seulement devenus prudents, ils sont aussi devenus pessimistes. Dans ce pays, déjà soumis au risque sismique, non seulement on se prépare au pire, mais désormais on le considérait comme certain. Beaucoup ont intériorisé la pensée limitante que l'ambition finit toujours par l’échec et la frustration.

Ainsi, au lieu de poursuivre de grands objectifs, les japonais ont commencé à privilégier désormais la stabilité, avec la recherche d’un revenu stable et sûr, des routines de vie simples et de l’épargne sous forme d'argent liquide. Ceux qui ont grandi pendant cette période de résignation tranquille, c'est-à-dire les jeunes qui travaillent et vivent actuellement au Japon, constitueront bientôt la majeure partie de cette société devenue peu ambitieuse. Ces hommes et ces femmes qui n'ont jamais connu une période d'amélioration fulgurante du niveau de vie dont ont bénéficié leurs parents se sont habitués à la stagnation, où l'absence de croissance économique est la norme. Cette nouvelle génération de japonais a été témoin de licenciements massifs et de faillites d’entreprises prestigieuses, et ils ont intégré l’idée que travailler si dur aux études et sur le lieu de travail n’étais pas une garantie de succès. Et puis, si les prix restent bas, voire baissent, alors pourquoi acheter des actifs, comme des biens immobiliers ? Les loyers étant suffisamment bas, les transports publics efficaces, la nourriture abordable, pourquoi trop en faire. Un revenu modeste suffit pour s’en sortir.

Ainsi, très vite, l’objectif de vie pour ces générations semble pouvoir se résumer à : « Restons discrets et nous survivrons. Ne tentons rien d'audacieux. Vivons en dessous de nos moyens et économisons ce que nous pouvons. Avançons prudemment dans la vie afin d'arriver sains et saufs à la mort. »

D'un point de vue économique, une société à faible désir est un problème, car le désir est à la base de tout système économique car tout, de l’investissement aux embauches, en passant par production des usines et la consommation, tout se fait dans le but de satisfaire les désirs des gens. Donc, si les gens cessent d'avoir des désirs, toute la machine économique s'arrête, ou au minimum stagne. Pire, si, comme c’est le cas au Japon, la natalité s’effondre, c’est une décroissance qui est assurée.

Ainsi, le PIB réel par habitant du Japon n’a augmenté que de 0,7% par an en moyenne, depuis la crise des années 1990, un des plus faibles parmi tous les pays du G7. Un gouvernement après l’autre à bien essayé de relancer la machine économique, mais sans succès. Toutes les tentatives de stimulation de l’économie, qui pourtant fonctionnent ailleurs, comme la création monétaire, la baisse des taux d’intérêt, la subvention, etc. ont échoué. Et oui : si l’on donne de l’argent à des gens qui ne veulent rien, ils ne l’investissent pas, ils ne le dépensent

pas, ils ne lancent pas de nouvelles entreprises. Au contraire, ils finissent donc par l'économiser sous forme d'argent liquide.
Mais, d’un point de vue individuel, un niveau de désir faible est-il vraiment un problème ? On peut inverser la question. A part pour donner de bons chiffres économiques, les gens doivent-ils nécessairement avoir beaucoup de désirs ? Est-ce si grave si quelqu'un n'a envie de rien ? Après tout, pas d’envies, pas de problèmes. Bouddha aurait pu dire quelque chose de ce genre.

Faisons un pas de côté pour revenir à une notion fondamentale, soit la question de savoir comment mener une vie épanouie ? Car il semble y avoir deux façons contradictoires d'y parvenir. Vous pouvez soit obtenir ce que vous voulez, soit vouloir ce que vous avez. En d'autres termes, vous pouvez soit satisfaire vos désirs, soit réduire vos désirs. Pour de nombreux philosophes antiques en tout cas, avoir peu de désirs n'est pas seulement une bonne chose, mais souvent considéré comme une vertu.

Il y a cette histoire qui raconte que Socrate, après avoir arpenté le marché d’Athènes, rempli d’objets de tout le monde connu, s’était dit que c’était tout de même formidable de voir toutes ce choses qu’il ne voulait pas.
Et puis il a l’histoire très connue quant à la rencontre entre Alexandre le Grand et Diogène dit « le cynique ». Alexandre le Grand est l'un des champions dans la capacité de réaliser ses désirs, pourtant pas exactement petits : bâtir un empire et conquérir le monde entier ! Diogène, quant à lui, était un philosophe minimaliste qui vivait dans une austérité absolue, au pont qu’on racontait qu’il vivait dans un tonneau et qu’il ne possédait qu’une tasse, afin de boire à la fontaine publique, mais qu’une fois avoir vu un enfant boire de l'eau avec ses mains, il s'en débarrassa. Donc, quand Alexandre alla voir Diogène, celui-ci était allongé sur le sol, profitant du soleil. Alexandre se tint devant lui et lui dit : « Mon frère, je suis Alexandre, roi de Macédoine. Dis-moi ce que tu désires. Si cela est en mon pouvoir, je serai heureux de te l'accorder. » Diogène leva les yeux et répondit : « Très bien, alors ôtes toi de mon soleil » Vaut-il mieux être Alexandre, qui s'est fixé des objectifs démesurés et qui en a atteint une grande partie, avant de mourir très jeune, grâce à ses efforts, son talent, sa discipliné et à son intelligence1 ? Ou vaut-il mieux être Diogène, qui a simplement de se satisfaire de très peu et d’en être heureux ?

Alexandre et Diogène semblent représenter les deux extrêmes d'un spectre. quasiment des caricatures. L'un est un surdoué ambitieux, l'autre vit comme un clochard. La réponse à ces questions se trouve peut-être dans un juste milieu où l'on a des aspirations raisonnablement ambitieuses et où l'on travaille dur, mais où l'on parvient à trouver un certain équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Mais s'il existe un juste milieu, où se situe-t-il exactement ? En d'autres termes, quel est le niveau optimal de désir ? De plus, cette idée de juste milieu sous-entend que cet optimum soit quantifiable et mesurable.

Quoi qu’il en soit, lorsqu’Alexandre, certainement amusé et bouleversé à la fois, quitte Diogène, il aurait dit à ses compagnons qui se moquaient de l’indigence du vieux philosophe : « Si je n'étais pas Alexandre, j'aimerais être Diogène. »
Cette phrase est très profonde. Elle ne veut pas dire que le jeune Roi de Macédoine aimerait être Diogène, mais que, dans la mesure où Alexandre ne pouvait pas être Diogène, même s'il le voulait, car il était Alexandre, il ne pourrai jamais l’être. Cela souligne un fait de la vie : au final, nous sommes tous condamnés à être nous-mêmes. Nous pouvons résister à cette réalité

1) Et aussi grâce à une armée unique pour son temps, crée par son père et forgée par des années de combat, sous les ordres de chefs remarquables.

autant que nous le voulons. Nous pouvons ne pas nous aimer. Nous pouvons refuser de nous accepter. Nous pouvons nous renier ou nous détester. Nous pouvons même porter des masques et prétendre être quelqu'un d'autre. Nous pouvons certes nous améliorer et devenir les meilleurs nous-mêmes possibles. Nous pouvons certes changer dans une certaine mesure. Mais au fond, nous sommes qui nous sommes. Nous ne pouvons pas fuir qui nous sommes, quels que soient nos efforts. Et nous ne pouvons pas être quelqu’un d’autre2.

Ainsi, Alexandre accepte d’être qui il est, et a choisi de poursuivre ses désirs, et le reste appartient à l'Histoire.
Ce n’est peut-être donc pas la quantité optimale de désir qu'une personne devrait avoir qui compte, c'est plutôt l'authenticité. À savoir, quel est votre désir authentique compte tenu de qui vous êtes vraiment et que déciderez-vous de faire pour l’assouvir ? C'est facile à dire, mais très difficile à faire. En fait, il s'agit de trois choses distinctes très difficiles. La conscience de nous connaître nous-mêmes, la sagesse de décider quoi faire à ce sujet et le courage d'agir en fonction de cette décision.

Avoir beaucoup ou peu de désir est donc un choix personnel, intime. Il est évident que nous avons, outre nos instincts de base, une programmation sociale et que, comme dans le cas du Japon, des traumatismes collectifs et transgénérationnels (guerre-années de croissance- euphorie-crise-rebond ?) influencent notre niveau de désir. Ainsi, même dans une société à faible désir, la question de savoir si cela constitue un problème pour un individu dépend de l'authenticité de son désir.

Par exemple, certaines personnes ont peu de désirs parce que c'est leur vraie nature. Elles sont comme les adhérents au mode de vie «décroissant»3 qui ont compris que le conditionnement social consumériste tente de nous maintenir prisonniers d'une culture de consommation et de gaspillage effrénée et ont décidé de ne pas y prendre part. Elles refusent de suivre le mouvement et sont sincèrement satisfaites de ne pas avoir de désirs et de besoins incessamment renouvelés. Pour ces personnes, avoir peu de désirs n'est pas un problème. En fait, nous avons beaucoup à apprendre d'elles. En ce qui me concerne, elles ont tout mon soutien. Et les politiciens devraient cesser de les importuner avec leurs interventions économiques, car leur demander d'avoir plus de désirs afin de stimuler l'économie serait futile et agaçant. Mais il existe une autre catégorie d'individus ayant peu de désirs. Ces personnes ont certes des désirs, mais elles s’efforcent de les maintenir dans une mesure qui leur semble raisonnable et écoresponsable.

D’autres limitent leurs désirs par peur de l’échec, une faible estime de soi, la criante d’une addiction au confort, etc. Quelle que soit la raison, leur refus de poursuivre leurs rêves peut les ronger de l'intérieur et le monde, qui pourrait autrement bénéficier de leurs talents, est appauvri par leur résistance. Pour ces personnes et pour la société qui se prive du résultat de leur talent, avoir peu de désirs est en effet un problème. Il s'agit avant tout d'un problème personnel, car en fin de compte, nous sommes les seuls à pouvoir avancer pas à pas vers notre propre destin. Des amis ou des professionnels peuvent nous aider en cours de route, mais elles ne peuvent pas le faire à notre place.

Une fois la phase actuelle passée, le Japon retrouvera de l’ambition et cette nation magnifique reprendra à vivre, à rêver, et à contribuer dans les arts et les sciences ce manière remarquable, comme elle l’a toujours fait. A eux, comme à nous de rêver, de ne pas fuir ces rêves et de trouver le courage de faire le premier pas pour les réaliser.

2) Voir le chapitre « Vous êtes qui ? » dans Survivre à la Peur – Tome 1

3)La décroissance est un concept politique, économique et social prônant une réduction du productivisme et rejetant la poursuite de la croissance économique comme objectif des politiques publiques.

Comments

Jusqu'aujourd'hui je pensais que les sociétés humaines étaient protégées de l'extinction par le désir des femmes de 18-28 ans de se reproduire. Parmi "ceux qui ne se sont jamais mariés, environ la moitié sont vierges", cette moitié là, ce sont plus les hommes, non ?

RemyPierre

Sur la forme c’est bien écrit et fluide hormis quelques scories mais on s’en fou. Sur le fond c’est assez profond et invite à s’interroger sur la source et l’authenticité de nos désirs. Ça emmène loin si on continue…

Pierre


Related Creators