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Piero San Giorgio
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Interview d'Yves Coppens

En 2012, j'ai interviewé Yves Coppens, depuis décédé. L'idée était d'utiliser cette interview dans un livre, peut-être celui sur la nutrition (le fameux "GROS"), ou un autre sur les origines de la survie. Bien que sa théorie d'"out of Africa" soit obsolète depuis déjà beaucoup de temps, Yves Coppens restait un homme sympathique et érudit. Bref, je n'ai jamais utilisé cette interview, même pas dans "PEUR" dans le chapitre "Qui on est" où on parle de nos origines... par manque de places et parce que c'est un peu hors sujet...

Je la mets ici... mais qu'en pensez-vous, a-t-elle sa place dans un futur livre sur le thème de la survie, ou des origines de notre survie? 13 ans plus tard, je n'ai pas encore la solution

Interview d’Yves Coppens

Yves Coppens (1934-2022) est un paléontologue français, professeur émérite au Collège de France. Son nom est attaché à la découverte en 1974, en Éthiopie au fossile d’australopithèque surnommé Lucy, en collaboration avec Donald Johanson et Maurice Taieb. Conférencier de talent, il est l’auteur de nombreux ouvrages dont, notamment, Aux origines de l’humanité (2001), L’Odyssée de l’espèce (2003), La vie des premiers hommes (2010). Son dernier, Une Mémoire de Mammouth[1], est son autobiographie.

Professeur[2], d’où venons-nous ?

On ne connaît pas l’origine de notre univers. C’est, comme le dit de manière superbe la science : une question ouverte. Notre début de perception de l’univers est daté à environ 13,7 milliards d’années. À partir de ce moment-là, l’univers se refroidit, devient moins dense et moins rempli de lumière. La matière se transforme, tendant vers une complexité et une organisation croissante. L’homme s’inscrit dans cette chaîne de changements permanents de matière et d’énergie. Il y a un sens dans cette transformation, alors que les lois de la physique, apparemment, sont stables, ne changent pas, depuis près de 14 milliards d’années.

Dans une de nos galaxies, autour d’une étoile – notre étoile – cette matière forme, il y a 4 milliards 600 millions d’années, un système solaire, avec notamment une planète, la nôtre, la Terre. Il faudra près de 500 millions d’années pour qu’une atmosphère se crée à partir des gaz. Puis, les océans vont se créer à partir de l’eau apportée par des comètes. Là aussi, la matière se complique, s’organise, et les premières molécules capables de se reproduire – la vie – apparaissent dans l’eau il y a un milliard d’années. Enfin, la Terre va devenir verte il y a 500 millions d’années. Ça veut dire que la Terre a été minérale et aquatique… et n’est devenue verte et bleue qu’il y a 500 millions d’années. Autrement dit, la Terre s’est biologisée relativement récemment.

Quant à nous, nous sommes des êtres vivants, des vertébrés. Les vertébrés apparaissent dans l’eau il y a 435 millions d’années. Ils avaient non seulement des branchies pour respirer, bien après que les algues deviennent des herbes hors de l’eau, mais aussi des poumons pour respirer dans l’air. Les premières traces de pas de vertébrés sur terre datent d'il y a environ 360 millions d'années. Ces vertébrés vont se développer, s’organiser, se complexifier et se diversifier en s’adaptant aux différents milieux qu’ils vont rencontrer et aux changements de ces milieux dus au climat et aux changements tectoniques et cosmiques. Paradoxalement, leurs organismes vont se spécialiser, et être de plus en plus contrôlés par la génétique. Les êtres vivants sont en équilibre dans un milieu, et lorsque ce milieu change, ils subissent des pressions sélectives qui peuvent conduire à l'adaptation ou à l'extinction.

C’est autour de 70 millions d’années qu’apparaissent les primates, un ordre mammalien comprenant les singes et les humains. Attention, les singes ne sont pas des hommes, et les hommes ne sont pas des singes. Les premiers primates ont probablement émergé à partir de petits mammifères arboricoles qui ont exploité une nouvelle niche écologique : le monde des arbres à fleurs et à fruits (les angiospermes). Auparavant, la végétation était dominée par les gymnospermes, des plantes sans fleurs et sans fruits. Cette nouvelle nourriture à laquelle l’ordre des primates s’est rapidement adapté est exceptionnelle. Nos ancêtres ont eu les yeux qui se sont mis en façade pour mieux évaluer les distances en trois dimensions, et nos mains ont évolué pour avoir des pouces opposés pour mieux saisir branches et lianes. Nos clavicules ont aussi évolué pour mieux s’agripper et grimper aux arbres. Nous avons aussi perdu nos griffes à cette période pour cette même raison.

Il y a 10 millions d’années apparemment, toujours dans l’ordre des primates, qui sont nés en Afrique tropicale, et là seulement, des grands primates qui sont les ancêtres communs des chimpanzés et des humains. Nous ne descendons donc pas du singe. Les singes sont nos cousins, pas nos grands-parents. Toutefois, sur le plan physique, moléculaire même, nous avons déterminé ces ancêtres communs à 10 millions d’années.

Pour des raisons circonstancielles de changement environnemental, une partie du paysage s’est retrouvé moins forestier, plus ouvert. Du côté arboré, on retrouve les préchimpanzés qui ont ensuite évolué vers les chimpanzés actuels, qui sont parfaitement adaptés au milieu arboré. De l’autre côté, cette forêt plus claire et avec de la prairie a donné lieu à l’émergence de préhumains qui s’adaptent, curieusement, en se mettant debout sur leurs pattes de derrière, ce faisant changeant la position de la tête sur la colonne vertébrale, la forme de la colonne vertébrale pour tenir debout, la forme du bassin en pression, qui se tasse pour porter le corps, et qui apporte des complications à la naissance. Donc ce redressement a dû être un avantage, tel que voir plus loin les éventuels prédateurs, cela libère les mains qui permettent de saisir des objets et permet aussi de porter des choses, notamment des aliments et des petits. Ces trois avantages possibles sont conséquents et l’on trouve des ossements préhumains anciens, d’au moins 7 millions d’années d’âge, qui vivaient dans les régions du Tchad et du Kenya actuels, qui montrent clairement une adaptation à la bipédie permanente, tout en pouvant bien grimper aux arbres.

Plus tard, nous trouvons les Australopithèques qui sont des préhumains qui évoluent vers la forme humaine, c’est-à-dire qu’ils sont toujours bipèdes, encore arboricoles, mais ils commencent à mieux marcher, à mieux courir et bien que leur cerveau demeure très petit, on sent une tendance qui reflète leur environnement qui change à cause de changements climatiques.

Ecce homo !

Oui. À ce stade de son évolution, l’homme est un préhumain qui s’est adapté pour survivre dans un environnement en mutation et face à la prédation. Il y a 3 millions d’années, le système nerveux change. Le cerveau, initialement utilisé pour élaborer des stratégies de survie, échapper aux prédateurs et capter plus efficacement la nourriture, commence à s'agrandir et bénéficie d'une meilleure irrigation. La bipédie a aussi permis d’augmenter le niveau des capacités cognitives, permettant d’anticiper une action, donc de la préparer, et c’est à ce moment qu’on découvre la création d’outils. C’est aussi à ce moment qu’il s’est mis, grâce à ses outils, à plus manger de la viande et la cuire grâce au feu, accélérant son évolution par un apport accru et plus efficace de nutriments, lui laissant plus de temps pour d’autres activités, telles que la création d’autres outils. Ce cercle vertueux d’efficacité lui a permis d’augmenter sa démographie, donc de migrer sur des territoires plus étendus, et de prolonger son corps par les outils et de conquérir d’autres niches écologiques, de nouveaux habitats.

Je pense que c’est pour des raisons d’adaptation à ce milieu que notre dentition s'est transformée pour devenir plus omnivore. Nos voies respiratoires supérieures se sont adaptées à un milieu plus sec, entraînant la descente du larynx, l'approfondissement du palais, le rétrécissement de la partie antérieure de la mandibule et une mobilité accrue de la langue, permettant une caisse de résonance entre les cordes vocales et la bouche. On passe ainsi du langage modulé au langage articulé.

Vous avez longtemps soutenu la thèse, dite de l’« East Side Story » qui, comme celle de l’ « Out of Africa » source les origines de l’homme dans l’Est de l’Afrique.

Il y a probablement eu différentes sortes de préhumains qui, en migrant en phases successives de l’Afrique vers l’Asie et l’Europe, se sont croisés, et ce faisant se sont soit ignorés, soit se sont agressés, soit se sont mêlés. Là où ça ne s’est pas fait, dans l’immense continent eurasiatique, il y a eu dérive génétique : l’homme de Neandertal dans la péninsule européenne, l’homme de Denisova dans le Nord de l’Asie, l’homme de Maludong en Chine, l’homme de Java dans les îles en Asie du Sud-Est, l’homme de Flores qui a subi un nanisme insulaire sur une autre île. Et puis, finalement, on a vu apparaître l’Homme moderne (Homo sapiens) qui, pour des raisons qu’on ne perçoit pas bien encore, va s’étendre plus que les autres. Il va à terme - sur 10 000 ans - prévaloir sur l'Homme de Néandertal et les autres hommes, et conquérir l’Asie puis l’Amérique. L’homme va devenir aussi de plus en plus compliqué et de plus en plus organisé sur toute la surface de la Terre, y compris sur le plan culturel. Nous étions 10 millions en 10 000 avant J.-C., 200 millions en l’« an zéro », un milliard en 1815, sept milliards en 2012. Nous nous posons la question de savoir pourquoi sapiens semble venir d’Afrique et pas d’Europe ou d’Asie, car si Néandertal avait survécu et que Sapiens avait disparu, nous serions les descendants de Néandertal et nous nous poserions la question de savoir pourquoi l’homme vient d’Europe et non d’Asie ou d’Afrique.

[1] Yves Coppens, Une mémoire de Mammouth, Odile Jacob, 2022.

[2] Entretien téléphonique réalisé en 2012.

Comments

merci! je l'utiliserai donc assurément!

Piero San Giorgio

Merci d’avoir pris le soin de ne pas écorcher mon pseudo . Votre approche sur Coppens est correcte aussi. Veuillez m’excuser pour l’autre jour , je ne voulais pas me montrer impolie ou agressive je défendais simplement avec un peu "trop d’ardeur" une chose qui me tient particulièrement cœur le combat contre le manichéisme car tout n’est pas blanc ni noir . Je suis parfois féroce mais très très rarement méchante. 🌬🦋🌌🌠 bonne journée.

délicieusement délicieux

Je pense que cette interview a sa place dans ce nouveau livre. Je l'imagine dans un premier chapitre portant sur l'histoire de l'univers et de l'Homme. Elle est synthétique et ça ne mange pas de pain de l'utiliser. Dans une optique d'exhaustivité, elle sera publiée dans un livre et donc partagée auprès des lecteurs. Cela vaut mieux que de la laisser dans fichier quelque part sur ton ordinateur. Je suis d'accord avec "délicieusement délicieux" sur ses 2 premiers points : 1 : Le nom d'Yves Coppens est un argument d'autorité et te met donc en valeur car tu as eu la possibilité de l'interviewer 2 : Si sa théorie est aujourd'hui fausse, tu peux couper la partie de l'interview correspondante

Laurent

Oui ! 1) Le nom d’Yves Coppens est connu mondialement. Cela amène une crédibilité au livre avoir réussi à l’interviewer montre que vous n’etes pas le dangereux survivaliste qu’on veut faire croire . 2) Il suffit d’enlever la dernière question cf Afrique. 3) Si nos lointains ancêtres ont survécu dans des conditions terribles pourquoi pas nous ? Surtout avec un cerveau plus développé ? 4) Faire bien sûr le lien avec le livre "Ecce Homo" de Nietzsche. 5) Pour rattacher le chapitre de Coppens faire une transition avec les trépanations pratiqueés à la préhistoire et les conditions dans lesquelles les chirurgiens amputent à Gaza sans anesthésiant à même le sol, ce qui suppose de recueillir le témoignage d’un palestinien ou d’un médecin vous avez un grand chirurgien français d’origine palestinienne qui vit à Genève il a réussit à exfiltrer des enfants gravement blessés https://youtu.be/4ziohX65ywE?feature=shared. Sinon il y a le Dr Christophe Oberlin un très très grand chirurgien français qui va à Gaza depuis des années. Expert en blessures de guerres...je me répète mais voici comment travaillaient ces gens à même le sol pour amputer des gosses...il n’y a plus d’hôpital dans le nord... https://youtube.com/shorts/pvwAgwup7EA?feature=shared malheureusement les traumatismes perdureront longtemps... On parle d’une génération d’amputés. Il y a même une théorie scientifique, tres récente, qui vient dire que nous portons en nous, dans nos cellules, les traumas des générations précédentes , à creuser, mais cela ne semble pas être fantaisiste au premier abord c’est comme un nouveau marqueur génétique on est sur de la biologie et non pas du psychologique. À vous de voir...De Coppens à Gaza ça claque non ? La peur est toujours la même face au danger que l’on soit un homme préhistorique ou un homme du XXI siècle nos réactions ne sont peut-être pas les mêmes... PS 1 vous avez aussi évoqué avoir rencontré le prof Chomsky !!!bien que décédé, lui aussi , il a une aura internationale . Avec Coppens et Chomsky le niveau grimpe carrément et gomme l’image tronquée du survivaliste primaire "débile et inculte" cela ne peut qu’être profitable pour ouvrir les portes de certains médias de grande écoute.... PS 2 À mon avis un conflit de très grande intensité aura lieu dans les 5 ans une guerre entre la Chine et les USA la Russie sera du côté chinois et nous du côté de l’Otan... voici un reportage d’Arte sur les enfants de la bombe ...réf à Nagasaki et aussi au tombeau des lucioles. https://youtu.be/-k2RWIGHFtY?feature=shared Conclusion la gestion de la peur sera au cœur de nos vies, de celles de nos enfants ces bouquins seront précieux. Voici donc mes modestes suggestions à votre question . Bonne journée et à ce soir. J’espère avoir répondu à votre demande.

délicieusement délicieux


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