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Piero San Giorgio
Piero San Giorgio

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EFFONDREMENT, LA SÉQUENCE par Eric Werner


La civilisation industrielle semble constamment vaciller au bord du gouffre. Comment identifier l’étincelle qui peut tout précipiter? Pourrait-ce être, par exemple, une pandémie?

<figure>Stefan Keller sur Pixabay</figure>

Dans son livre paru en 2011 (1), Survivre à l’effondrement économique, éd. Culture & Racines (auparavant le Retour aux Sources), p. 174, Piero San Giorgio disait que s’il devait répondre à la question: «Quand ces crises vont-elles arriver?», il pronostiquerait: « entre 2012 et 2020». Sa prédiction s’est révélée exacte.

Un peu plus haut dans le livre, Piero San Giorgio avait consacré tout un chapitre à ce qu’il appelait les «imprévisibles», en particulier ceux liés aux interactions entre certains événements naturels (le plus souvent, effectivement, imprévisibles) et le système industriel. Il citait en exemple la catastrophe de Fukushima (produite par un tsunami), mais également les épidémies qui se propagent aujourd’hui rapidement à travers le monde et font peser une menace grave sur les systèmes de santé. Nos défenses immunitaires se sont affaiblies au fil du temps, précisait-il encore, et donc nous sommes moins aptes qu’autrefois à résister aux virus et aux bactéries. La surpopulation et les fortes densités de population contribuent également à les favoriser. On l’a vérifié ces dernières semaines encore en certaines régions d’Europe (et singulièrement de Suisse).

Le risque épidémique est aussi évoqué dans un autre best-seller consacré à l’effondrement, celui de Pablo Servigne et de Raphaël Stevens: Comment tout peut s’effondrer?, paru en 2015 au Seuil, très exactement au chapitre V. Après avoir décrit l’extrême fragilité du système industriel actuel et en avoir donné les raisons (homogénéité du système, sa taille évidemment, son extrême complexité, et surtout son hyperconnectivité), les auteurs s’interrogent sur ce qui pourrait le faire s’effondrer: «Quelle sera l’étincelle?». Citant un spécialiste des risques systémiques, ils disent que l’étincelle pourrait venir de deux endroits: 1) Le pic pétrolier, avec à la clé une rupture des systèmes d’approvisionnement; 2) La faillite d’un État de la zone euro, faillite dont les conséquences, s’enchaînant en cascade, en viendraient très vite à déboucher dans une crise alimentaire.

Mais l’étincelle pourrait venir d’un autre endroit encore: «Dans un autre ordre d’idées, une pandémie sévère pourrait aussi être la cause d’un effondrement majeur». Les auteurs insistent en particulier sur un point qui n’a que rarement été relevé ces dernières semaines, à savoir le fait que «lorsqu’une société se complexifie, la spécialisation des tâches devient de plus en plus poussée, et fait émerger des fonctions-clés dont la société ne peut se passer»: dans le secteur informatique, par exemple, mais aussi nucléaire. Qu’arrive-t-il, dès lors, lorsque les individus qui occupent ces postes tombent malades? «Au-delà de quelques jours, tout le système peut s’éteindre».

Causes profondes et causes accidentelles

On pourrait à partir de là développer quelques remarques. On a coutume de distinguer entre les causes générales (ou profondes) d’un événement donné, et ses causes accidentelles. On parle aussi de «tendances lourdes» pour dire que les choses vont dans une certaine direction et que si l’on voulait les faire dévier de leur route, à plus forte raison encore leur faire rebrousser chemin, la tâche s’avérerait pour le moins compliquée. Aux causes générales s’opposent les accidents, qui soit ont un effet d’accélération, soit de ralentissement. Ce sont très souvent eux, ces accidents, qui tout simplement aussi produisent l’événement. L’exemple souvent cité est celui de l’attentat de Sarajevo au début de l’été 1914. La guerre, à l’époque, était dans l’air, tout le monde, d’ailleurs, s’y préparait. Sauf que l’Europe vivait encore en paix. C’est l’attentat de Sarajevo qui la fit basculer dans la guerre. La guerre, jusqu’alors, n’était qu’un risque. Avec l’attentat de Sarajevo, ce risque s’est concrétisé.

Cette distinction entre causes profondes et accidentelles est bien présente dans les deux ouvrages qu’on vient de citer: deux ouvrages ayant en commun de traiter de l’effondrement qui vient et d’en rechercher les causes. Mais ayant aussi en commun d’insister, l’un comme l’autre, sur le fait que pour identifier les causes de l’effondrement, on ne saurait se contenter d’évoquer l’événement déclencheur. Il faut remonter plus haut en amont et prendre en compte l’aspect systémique des choses. On vient de parler de risques. Ce n’est pas en vain que la première partie du livre de Piero San Giorgio s’intitule «Risques et impacts». Le mot le plus important est le premier. L’effondrement économique est un risque, risque devant d’ailleurs s’écrire au pluriel. Car les causes possibles de l’effondrement, sont multiples: surpopulation, fin du pétrole, fin de toutes les ressources, effondrement écologique, fin du système financier, immigration de masse, etc. 

Tels sont les risques, sauf qu’à côté, il y a ce qui fait que ces risques se concrétisent, autrement dit l’événement déclencheur. Servigne et Stevens, on l’a vu, recourent à la métaphore de l’étincelle. San Giorgio en utilise une autre, celle de la tempête: « Ce perfect storm, déclencheur de crises globales, peut commencer à tout moment et partout, puisque le système se compose désormais de dynamiques chaotiques», écrit-il. San Giorgio parle aussi de «coup de grâce»: « Le coup de grâce est souvent provoqué par un changement d’équilibre quelconque». Une pandémie, par exemple. Mais aussi une crise financière. Une crise énergétique. Un début de guerre civile. N’importe quoi en fait: «un changement d’équilibre quelconque». L’important, encore une fois, ce sont les causes profondes. Mais pour que le simple risque se concrétise, se mue en réalité, il faut un événement déclencheur: lui aussi donc, cet événement déclencheur, a son importance.

L’«orage parfait»

Bref, quand donc on se demande comment «survivre à l’effondrement économique» (San Giorgio), ou encore «comment tout peut s’effondrer» (Servigne/Stevens), il importe de bien distinguer entre plusieurs choses différentes. Il y a d’abord les risques ou les causes générales. On peut les analyser a posteriori, mais aussi avant même que l’événement ne se produise. C’est ce que font aussi bien San Giorgio que Servigne/Stevens. Eux nous disent: attention, le risque existe. Il ne s’est pas encore concrétisé, on ne sait pas exactement non plus quand il se concrétisera, mais un jour ou l’autre, à relativement brève échéance, même, c’est ce qui arrivera. Dire que le système industriel actuel est fragile n’est pas une simple opinion, cela reflète la réalité. C’est une constatation objective.

Ensuite viennent les signes avant-coureurs. Servigne/Stevens y consacrent tout un chapitre de leur ouvrage, le septième. Un effondrement est en effet toujours précédés par des signes avant-coureurs. Servigne/Stevens en mentionnent quelques-uns (en particulier la diminution de la résilience: le système supporte de plus en plus mal les petites perturbations, ce qui se manifeste par le fait qu’il met de plus en plus de temps à s’en remettre. C’est un signe avant-coureur). En troisième lieu, il faut mentionner l’événement déclencheur: c’est «l’étincelle», ou encore le «perfect storm». Personne ne peut prévoir quand et comment cela se produira (si cela même se produit: car, après tout, cela peut très bien ne passe produire ! C’est évidemment possible). On ne peut donc en parler qu’a posteriori. Il n’existe pas de science de l’étincelle, juste un récit: voilà ce qui s’est passé, et comment.

Enfin, dernier élément, l’effondrement lui-même. A l’heure actuelle, personne ne sait encore très bien si l’actuelle pandémie jouera ou non le rôle d’«étincelle» ou de «perfect storm», préludant ainsi à l’effondrement économique. Seul l’avenir nous le dira. Les deux choses, en fait, sont possibles.

Comments

Effectivement. Personnellement, c'est depuis 2016 que nous nous sommes préparés et avons quitté Paris. Alors que jamais je n'aurai pensé quitter la belle ville du monde.

L G

Werner est un écrivain exceptionnel, l’avant guerre civile ainsi que le temps d’antigone sont remarquables. Il a fait une réflexion sur l’autodefense à lire.

Philou

J'ai vraiment aimé le livre de Servigne. La démarche qui résulte de cette lecture devrait être la préparation et c'est dans mes recherches pour cette préparation que j'ai découvert avec très grand plaisir Piero. Si la lecture d'un déclenche l'étincelle nécessaire pour aller de l'avant c'est pour moi déjà très bien. Malheureusement depuis la sortie de ces deux livres, trop peu de gens encore étaient vraiment passé en mode de préparation.

Imc Marquis

Servigne est bon. Mais le problème avec les collapsologues, c'est qu'ils négligent le côté sécuritaire. Ils évoquent les nationalismes, les déplorent. Ils ne veulent pas de mondialisation mais souhaitent des frontières ouvertes pour plus de solidarité. Quand l'économie, les nations s'effondrent pense t'on à son voisin en premier ? . Comment peut-on parler de solidarité avec d'autres peuples si nous manquons de nourriture nous même.? La solidarité entre voisin, oui. Mais pas par abnégation, cette forme d'ascèse, de renoncement, d'abandon du bénéfice personnel pour le bien communautaire, mais par intérêt. Tout acte est mu par intérêt. Alors oui solidarité avec le voisin si en retour il nous apporte quelque chose. Il y a quelque chose de très bobo chez les collapsologues qui me gêne. Mais ne les ayant pas tous lu, je peux me tromper.

L G

Antipresse, excellente lecture !

Axel


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